ce que jongler avec un ballon m’a appris

October 31, 2014

L’hiver dernier, peu après Noël, je me baladais dans le quartier, et suis tombé sur deux ballons de foot au point de recyclage. Je me suis mis à jouer avec et les ai adopté.

Ils étaient dégonflés, mais je les trouvais plutôt cool au toucher. J’ai pas essayé de les gonfler. Après tout, s’ils étaient à la poubelle…

Quand sont revenus les beaux jours (mon plus lointain souvenir de cette situation remonte à début mars), j’ai commencé à aller jouer au ballon tout seul dans le préau de l’école en face de chez moi.

Je faisais ça juste pour le plaisir. Je crois que j’avais jamais autant apprécié jouer avec un ballon. Je me suis mis à jongler. C’était pas terrible au début. Etant petit, je n’avais jamais pris le temps de pratiquer le jonglage assidument. Je parvenais à faire plus de 5 jongles une fois sur vingt.

Là je n’avais aucune attente. Aucune pression. Souvent personne autour. Et si quelqu’un passait par là, je n’y prêtais pas attention.

J’étais bien. J’avais beaucoup d’espace. Je jonglais un moment, puis je me déplaçais avec la balle. De temps en temps je tentais un tir sur les jeux des enfants (sans les enfants). J’essayais d’envoyer la balle sur une cible plus ou moins précise. De n’importe quelle distance. J’ai fini par viser le cadre du panier de basket. J’ai pour objectif d’envoyer le ballon, à l’arrêt, dans le panier.

Tu te demandes où je veux en venir ? Et bien cette expérience, c’est en fait l’exemple le plus concret et rapide que j’ai vécu en terme de “flow” et de progrès grâce à la persévérance et la consistance.

En allant jouer au ballon plusieurs fois par semaine pendant six mois, en pratiquant de manière délibérée le jonglage, j’ai fait des progrès énormes. Au point que les jeunes du quartier me demandent : “C’est toi le plus fort du quartier ?”. Je doute, mais je dois probablement être dans le top 5 des jongleurs.

A vrai dire, j’ai noté des progrès relativement tôt. Forcement, je savais déjà “toucher la balle”. Bien que j’étais loin du niveau de certains potes, ce n’était pas la première fois que je le faisais. Mais j’ai tout de même été surpris par ce dont j’étais finalement capable de faire après quelques semaines.

Si on me filmait et qu’on montrait ça au petit moi du passé, je crois qu’il halluçinerait.

Bien que la consistance joue le rôle primordial dans le progrès, j’ai noté d’autres facteurs qui ont favorisé cette progression rapide. Tout d’abord, le réel plaisir qui découle de cette activité. Le fait que ce soit en plein-air, dans un grand espace, avec un certain nombre de possibilités. Il y a aussi le fait que je n’avais absolument aucune attente de résultat. J’appréciais pleinement chaque seconde. Si la balle tombait après 3 jongles, ce n’était pas important. Je recommençais aussitôt.

Avec le temps, j’ai naturellement levé la barre plus haut. J’avais besoin de nouveaux challenges, au risque de m’ennuyer. Et ça c’est vraiment fait spontanément. Je n’ai pas pensé arrêter de jongler parce que ça devenait trop facile. On peut toujours aller plus loin.

Au début, je jonglais en restant statique. Uniquement avec les pieds en face de moi et les genoux. Puis en prenant aisance et confiance, j’ai commencé à faire ça en mouvement. Si la balle partait un peu loin, je tentais de la reprendre sans qu’elle touche le sol. J’avançais en jonglant. J’ai commencé à utiliser la tête, jusque là, mon point faible. Je faisais des gestes de plus en plus complexes, avec les pieds dans toutes sortes de positions. Par exemple, en touchant la balle qui me passe à côté avec l’extérieur du pied, avant de me replacer en face de la balle.

J’ai fini par prendre conscience de mon corps pendant cet exercice. Encore une fois, ça s’est fait tout seul. Je n’y ai pas pensé. Je ne me suis pas dit : “ah tiens, je devrais reculer mes fesses pour facilement reprendre la balle du pied si elle est trop proche de mon corps”.

Parfois je fais des petits matchs avec les jeunes. Je prenais le temps de regarder le placement des joueurs, avant et après avoir eu la balle. À l’époque, c’était la peure de perdre la balle que j’avais en tête, une fois qu’on me la passait. Ma vision du jeu s’est améliorée, tout comme mes passes.

Il y a autre chose que je tiens à relever : la prise de risque. Ça peut paraître ridicule de parler de “risque” quand on parle de football amateur, mais c’est important d’en tenir compte en terme de progrès. Par exemple : je place la balle à terre, à 10m du panier de basket. Mon objectif est de viser le petit cadre. Il faut tenir compte de la position de mon corps au moment de frapper, de quelle manière je frappe la balle (position du pied, pour la précision du tir) et de la force. Un vrai challenge. Selon notre niveau de jeu et de confiance, on peut envisager l’épreuve et se dire “oula non j’en suis pas capable”. Etant donné qu’on ne risque rien, autant essayer. Il faut bien essayer (plusieurs fois) pour y arriver.

Et donc avec le temps, j’ai tenté des choses de plus en plus folles et difficiles.

Après quelques mois, le panier de basket s’est vu habiller d’un filet. Et là forcement, j’ai eu envie de tirer au panier.

Il s’est passé la même chose qu’avec le foot. J’y vais pratiquement chaque jour de beau temps (ou plutôt quand il pleut pas des cordes). J’alterne avec du jonglage. Des fois je combine foot et basket.

Mon taux de panier mis par tirs tentés augmente chaque jour. Ma technique de lancé c’est nettement précisée. Là aussi j’ai droit à des “tu fais du basket ? t’es trop fort !”. Du moins c’est l’impression que je donne.

Lorsqu’on jongle avec un ballon, tout comme quand on essaie de lancer le ballon dans le panier, on doit être totalement présent et conscient de notre corps pour augmenter notre “chance” de réussite. Dans ces moments là, il n’y a que moi, le ballon, l’air, le soleil et les surfaces de jeu.

Pour moi ce sont devenus mes activités méditatives favorites, avec la pratique du kalimba.

Maintenant que j’ai réalisé tout ce que je viens de décrire au travers de l’expérience du ballon, je m’applique à transposer cette leçon dans toute activité que j’entreprends. Que ce soit pour brancher les filles qui me plaisent (un domaine où j’ai longtemps peiné), apprendre à jouer d’un instrument, composer de la musique, écrire un livre ou des articles.

Je sais désormais que je peux devenir bon dans quoique ce soit, en étant consistant, persévérant, focalisé et en prenant des risques.

Et quelque chose qui était moins évident à comprendre : apprécier la phase d’apprentissage – qui ne s’arrête jamais – au lieu de se focaliser sur un résultat qu’on souhaite atteindre.

En d’autres mots : faire des erreurs, être heureux d’en faire, les analyser et apprendre au lieu de se rabaisser et abandonner.  Sourire. Recommencer.